Let’s Move, bonheurs assumés

Le titre fait songer à Let’s dance – If you say run/I’ll run with you… –, mais à la différence de la chanson de David Bowie, l’invitation à danser s’adresse non pas à la personne aimée avec qui on voudrait s’évader, mais aux concitoyen.ne.s d’un territoire qui seraient partant.e.s pour participer, comme interprètes ou comme public, dans un spectacle inspiré de ce genre scénique et cinématographique qu’est la comédie musicale.

Les amateur.e.s sont contacté.e.s grâce aux dispositifs mis en œuvre par les théâtres et les établissements artistiques et culturels – newsletter, réseaux sociaux,  programme d’un abonnement, interventions des médiateurs et médiatrices dans les réseaux à proximité… – avec comme requête principale l’envie de danser en chantant, ou de chanter en dansant, et une disponibilité de trois week-ends pour les répétitions. Nul besoin d’avoir une grande érudition sur les comédies musicales : celles-ci seront plus ou moins familières, en fonction des goûts, des loisirs et des âges des participant.e.s. Dans le processus de transmission, le chorégraphe collabore avec une cheffe de chœur et cinq danseurs et danseuses de métier[1], si bien que le jour J, les cinq groupes qui ont séparément travaillé certaines mélodies et les enchaînements dansés finissent par constituer un grand ensemble : entre quatre-vingt-dix et cent trente personnes dans la salle, tou.te.s confondu.e.s. Quand on s’aperçoit que le public est lui aussi convié à chanter, à danser et à applaudir, on voit combien l’enjeu du collectif est considérable dans ce projet… Avec un certain risque quand même, car il se pourrait bien que l’ambiance ne prenne pas, comme dans les fêtes ratées ; mais jusqu’à présent, ça n’a pas été le cas.

Recycler et rendre hommage aux comédies musicales

Depuis sa création le 17 novembre 2018 au Colisée Théâtre de Roubaix[2], le projet Let’s Move a été repris dans ce lieu même[3], mais également au Volcan du Havre[4], à la Philharmonie de Paris[5] – en lien avec l’exposition Comédies musicales. La joie de vivre du cinéma (octobre 2018-janvier 2019) –, à Sénart[6] et à Fréjus[7], suivant la même démarche d’évocation et recyclage de quelques œuvres emblématiques : Singing in the rain (1952), West Side Story (1957 pour la pièce scénique, 1961 pour le film), Mary Poppins (1964), Hair (1967 pour la pièce scénique, 1979 pour le film), All that jazz (1975 pour la chanson faisant partie de Chicago), Grease (1978), La La Land (2016)[8]… Une petite histoire culturelle de l’amusement est mobilisée par l’hommage rendu à ces comédies musicales, qui tirent leur force d’ « attraction[9] » de « l’assemblage de numéros [de chant et de danse] relativement indépendants ».

Pour user d’un terme cher à la pratique de la danse, l’imaginaire, c’est-à-dire l’activité perceptive qui nourrit le désir de danser, et qui a trait aux différentes dimensions de la sensorialité[10] – visuelle, sonore, tactile… –, est mis en route par les allusions à ces univers fictionnels de rêverie, dans lesquels les codes et les stéréotypes sont agencés dans l’espoir de susciter des rassemblements à partir des énergies optimistes. En l’occurrence, la recherche du bonheur collectif se manifeste dans différentes formes spectaculaires : dans l’éclat des couleurs – rose, verte, jaune, rouge, violette, bleue, orange, dorée… – qui se matérialisent en vestes, jupes et parapluies, à la suite des moments de pénombre ; dans le jeu d’appel-réponse entre voix solistes et chœurs qui reprennent les tubes en anglais, dont les titres à eux seuls suffiraient à tracer un parcours entre les lumières du jour et celles de la nuit – Another day of sun, Summer nights, Tonight, Let the sunshine… – ; dans les simultanéités gestuelles – avancées, reculs, tours, variations de hauteur, mouvements accentués des bras – qui vont progressivement donner corps à une montée par paliers de la joie, toujours soutenue par les rythmes allants des cuivres et des percussions.

Convergence d’univers sociaux

Chacune des ambiances musicales dialogue avec une diversité de figures de la communauté[11], dont on peut cueillir un échantillon, afin de donner un aperçu des univers sociaux convoqués par la danse : bal populaire avec la valse Chem Cheminée de Mary Poppins ; improvisations dans une techno-parade ; slow face à face, comme dans la scène de la rencontre amoureuse entre María et Tony dans West Side Story ; danses plus enjouées aux couleurs sonores du mambo et de la salsa, telles celles de « I like to be in America… », qui se finissent par un geste burlesque des mains frémissant sur la tête ; une rangée de personnes qui dansent avec leurs mains agenouillées sur l’avant-scène, alors que, annoncée par le piano et chantonnée par le chœur et le public, on entend la mélodie de Singing in the rain, que le percussionniste transforme en air de claquettes, en tapant sur du bois avec des dés à coudre…

Décidément, nous sommes loin des extensions étales, sans acmés émotionnels, et des choix esthétiques guidés par le goût de l’austérité. Nous sommes plutôt entraîné.e.s par une dynamique qui, de manière très assumée, pousse tout le monde – interprètes et public – vers les contrées de l’entertainment. Dans une étude récente, à contre-courant des interprétations péjoratives des formes dites mineures, la chercheuse Fanny Beuré propose de garder ce terme en anglais, qu’elle préfère distinguer du mot divertissement en français,  pour désigner un ensemble de genres – dont les comédies musicales – et mettre en valeur d’autres aspects que la logique marchande pointée du doigt pour les critiques de la société de consommation : entre autres, la consommation « adaptative et créative12 » qu’en font les personnes qui les regardent ; la délectation visuelle et sonore ; le flow, cet « état de tension agréable dans lequel le sujet et totalement absorbé dans ce qu’il fait » ; l’alternance et la variété des sensations et sentiments éprouvés ; l’enchantement du quotidien ; le caractère intergénérationnel ; enfin, le penchant à être « populaire, au sens d’accessible au plus grand nombre ».

Reconnaissances au-delà des distinctions

Plaisir, s’amuser, se sentir bien… Toutes ces notions que l’on utilise couramment dans nos conversations quotidiennes, et qui par crainte de superficialité ou d’excès de complaisance sont bannies dans nombre de projets esthétiques contemporains, trouvent dans Let’s Move un droit de cité. Les regards les plus sceptiques s’appliqueront peut-être à repérer des écarts, ou des hiérarchisations, entre les danseurs et danseuses de métier et les amateur.e.s. Mais du point de vue qui est le nôtre, la reconnaissance que ces derniers/dernières témoignent aux premiers/premières, que nous avons ressentie dans la prise de parole et le chant en chœur du pot convivial qui a suivi la reprise à Sénart, incite à poursuivre la réflexion pour essayer de comprendre ce qui se joue, en termes de partage de savoir-faire, entre les un.e.s et les autres.

[1] Dans la distribution, à côté des amateur.e.s, dont le nombre varie d’une reprise à l’autre, sont mentionné.e.s : Sylvain Groud, chorégraphe ; Jeanne Dambreville, cheffe de chœur ; Lauriane Madelaine, Jérémy Martinez, Joana Schweizer (également au piano), Cybille Soulier et Julien-Henri Vu Van Dung, danseurs transmetteurs/danseuses transmetteuses ; et les musicien.ne.s Christian Anger (accordéon), Mélanie Bouvret (soubassophone), Simon Deslandes (trompette), Jean-Pierre Guillouet (trombone) et Maxime Guillouet (percussions).

[2] Une captation intégrale en a été réalisée par Léonard Barbier-Hourdan, que nous avons utilisée pour ce commentaire.

[3] Le 31 mai 2019.

[4] Le 24 novembre 2018.

[5] Le 22 décembre 2018.

[6] Au Théâtre-Sénart Scène nationale, le 26 mai 2019. C’est la seule reprise que nous avons suivie en direct jusqu’à présent, en tant qu’observateur externe des répétitions, et comme spectateur faisant partie du public.

[7] Au Théâtre intercommunal Le Forum, le 8 février 2020.

[8] Pour une histoire des comédies musicales, voir de Laurent Valière, 42e rue. La grande histoire des comédies musicales, Hachette libre-Marabout, 2018. Rappelons, au passage, les noms de certain.e.s auteur.e.s associé.e.s à ces productions complexes et hétéroclites : Singing in the rain, réalisé par Stanley Donen avec Gene Kelly comme chorégraphe et interprète ; Leonard Bernstein, Robert Wise et Jerome Robbins, qui signent respectivement la musique, la mise en scène et la chorégraphie de West Side Story ; Mary Poppins, réalisé par Robert Stevenson avec une chorégraphie de Marc Breaux et Dee Dee Wood ; Julie Arenal, chorégraphe de Hair, écrit et mis en scène par Gerome Ragni et James Rado ; All that jazz, chanson composée par John Kander et Fred Ebb, interprétée par Chita Rivera, Liza Minelli et Catherine Zeta-Jones, tirée de Chicago, comédie musicale mise en scène et chorégraphiée par Bob Fosse, qui donne lieu à un film homonyme réalisé en 2002 par Rob Marshall ; Patricia Birch, chorégraphe de Grease, réalisé par Randal Kleiser ; Damien Chazelle et Mandy Moore, réalisateur et chorégraphe de La La Land.

[9] Viva Paci, La comédie musicale ou la double vie du cinéma, Udine-Lyon, Forum-Aleas, 2011. p. 86.

[10] « L’imaginaire est la source du fonctionnement de notre sentir, ce par quoi se définit toute corporéité, mais, profondément, il est ce qui articule, de façon souterraine, « nos manières de sentir, d’exprimer et de dire », bref, « l’imaginaire est dans la sensation » (Michel Bernard) ». Isabelle Ginot, Gabrielle Mallet, Julie Nioche et Christine Roquet, « De l’image à l’imaginaire », Repères. Cahier de danse, n° 17, mars 2006, p. 5.

[11] Claire Rousier (dir.), Être ensemble. Figures de la communauté en danse depuis le XXe siècle, Pantin, Centre national de la danse, 2003.

[12] Fanny Beuré, That’s entertainment! Musique, danse et représentations dans la comédie musicale hollywoodienne classique, Paris, Sorbonne Université Presses, 2019, pp. 33-35, 48-51 et 61.