Let’s Move : détourner pour mieux révéler

Une plongée dans les origines de la pièce et le processus de création.

Ces dernières semaines, nous avons pu explorer ensemble la pièce Let’s Move ! de différentes manières : captation, témoignages d’amateurs, recherches du chercheur Ivan Jimenez… Pour faire durer le plaisir, nous vous proposons maintenant de continuer de (re)découvrir cette œuvre à travers un angle différent. Vous connaissez, pour l’avoir vu ou peut-être vécu, le résultat final et la pièce dans toute sa joie communicative, mais comment ceci a-t-il été créé ?  

Plongeons-nous dès maintenant dans la naissance du projet et son processus de création ! 

La genèse 

Let’s Move ! est une pièce symbolique pour le Ballet du Nord : c’est la première création du chorégraphe Sylvain Groud, alors tout juste arrivé à la tête du Centre Chorégraphique National, mais aussi la première grande forme au plateau, le premier projet participatif de cette nouvelle ère, et la première rencontre avec un grand nombre d’amateur.e.s que nous retrouvons encore aujourd’hui, deux ans après l’aventure. Let’s Move ! représente l’essence même de la philosophie CCN & Vous ! : la danse pour tous, avec tous, dans la joie, l’exigence artistique et le lâcher-prise les plus intenses.  La pièce donne le « la » à CCN & Vous ! en marquant d’entrée de jeu l’importance des projets participatifs. 

Mais l’aventure Let’s Move ! commence en réalité quelques temps avant l’aventure Ballet du Nord, CCN & Vous !. Troisième commande de la Philharmonie de Paris à Sylvain Groud, la proposition est lancée dès juin 2017 : réunir des danseurs et danseuses amateurs pour former un projet participatif sur le thème de la comédie musicale. D’abord réfractaire à l’idée (peur de trop populaire, voire populiste, trop faussement américain, trop « wow »), Sylvain Groud se laisse cependant séduire par ce projet et le patrimoine immatériel qu’il représente. Sentant une forme de responsabilité de création contemporaine émaner de cette proposition, c’est l’interrogation sur le plaisir convoqué par la comédie musicale qui sera au cœur de cette aventure. Pourquoi ressent-on cette joie à l’écoute d’un standard de comédie musicale ? 

L’été 2017 sera le temps de la réflexion. Le processus de création commence alors en visionnant les comédies musicales. Mais attention, pas n’importe lesquelles : dans une quête d’évidence et d’authenticité, le chorégraphe ne cherchera à retrouver que les films qui l’avaient déjà marqué. Pas de recherches supplémentaires ne seront entreprises. Cette forme de censure a un but : retourner émotionnellement au moment où le plaisir est né, a marqué l’esprit de Sylvain Groud– qui obéit à ce qui avait déjà opéré. Il fera néanmoins bien attention à ne regarder les films qu’une seule et unique fois pour s’imprégner de l’énergie et de l’évidence tout en évitant l’écueil de l’influence et le danger du remake. Car une chose est certaine : la pièce ne sera pas un hommage aux comédies musicales, pas une redite d’un message déjà écrit, mais une invitation à la danse, au plaisir du dépassement de soi : oser chanter, oser danser et ainsi aller au-delà de ses représentations intimes. Le tout en live, bien sûr. 

Des choix évidents 

La comédie musicale et la chanson d’ouverture s’imposent sans équivoque : ce sera West Side Story et l’inoubliable ouverture composée par Léonard Bernstein. 

West Side Story – Ouverture 


Le ton est donné immédiatement : en adaptant ce morceau (symbole de LA comédie musicale par excellence, LE morceau qui rentre directement dans le vif du sujet) pour le plateau grâce à 5 musicien-nes-s talentueux rompus à l’exercice (Christian Anger, Mélanie Bouvret, Simon Deslandes, Jean-Pierre Guillouet, Maxime Guillouet) , Sylvain Groud envoie d’emblée un signal fort : ce spectacle sera exigeant artistiquement et techniquement, jouera avec les codes du plateau que nous connaissons tous pour mieux les détourner, et fera de cette culture, de cette connaissance universelle de la comédie musicale un projet partagé par tous. 

La conclusion sera toute aussi évidente avec Let The Sunshine In, de la comédie musicale Hair. Peut-être que tout le monde n’est pas aussi familier avec ce film, qui peut-être semble moins incontournable que West Side Story, mais chacun identifie cependant cette chanson. 

Hair – Let The Sunshine In 


Ce morceau, c’est la conclusion qui permettra à tous les protagonistes de se retrouver et au public de se joindre à eux, si cela n’est pas déjà fait. De plus, son côté militant face au contexte actuel convoque chorégraphe. 

Le temps du bal 

Mais entre ce premier et ce dernier acte, les morceaux et les tableaux s’enchainent, entrainés par une force énergétique qui s’impose. Ce pouvoir pousse le chorégraphe à aller au bout de la démarche populaire, collective et inclusive, à l’image des manifestations dansées et des bals populaires, dans toute leur individualité et leur diversité. Que vous soyez plutôt danse de salon, discothèque ou bal musette, l‘invitation est lancée ! 

West Side Story – Mambo ! 


West Side Story, encore, avec un autre morceau iconique, une invitation à rejoindre le bal, invitant et effréné. 

Mary Poppins – Step in Time 


Autre salle, autre ambiance, avec Mary Poppins. Et si la fameuse démonstration de Bert et ses compagnons ramoneurs devenaient technoparade ? Intense, entrainante, la musique se répète et s’accélère, titillant l’esprit de compétition des danseur.se.s qui s’offrent un battle unique. 

Mary Poppins – Chem-cheminey 


Mais le bal, c’est aussi la base de la danse telle que nous la connaissons en Europe et en Occident : quoi de plus représentatif et fédérateur qu’une valse, un pas de trois que nous croyons tous connaitre, et ce même sans jamais l’avoir vraiment appris, comme un savoir universel ? 

Le chant, lâcher-prise de l’amateur 

Le lâcher-prise dans la comédie musicale, ce n’est pas que la danse, c’est aussi le chant. Et pour nous, Français, qui n’avons peut-être pas cette culture américaine, ou du moins hollywoodienne, à nous laisser aller et accaparer le devant de la scène, chanter en public est peut-être le plus grand défi lancé par Let’s Move !. 

Chicago – All That Jazz 


Dès les premières minutes de la pièce, ce morceau, qui flirte avec le musical, représente une énorme prise de risque en chant (pour le danseur professionnel comme pour l’amateur) : va-t-on être assez fort pour lutter contre les clichés et s’en sortir la tête haute ? Évoquant tout de suite l’image glamour de la meneuse de revue, c’est un morceau qui peut être des plus libérateurs mais aussi touchant et intime. Dans Let’s Move !, l’extrême pari est fait que ce jeu d’équilibre sera réglé par des amateurs avec toute la vulnérabilité et la fragilité, tout le naturel et toutes les émotions que cela implique. 

La la land – Another Day of Sun                   


Le pari continue avec les complices à qui on permet, en exigeant d’eux d’emprunter aux professionnels des compétences de base de chant et de danse, un accès total à la création, à l’argument de la pièce, et donc au lâcher-prise. C’est aussi l’apparition d’un nouvel élément marquant de l’imaginaire des comédies musicales : le moment de se costumer. Empreintes évidentes du film, les couleurs (soit vives soit pastel) des costumes ont fait l’objet d’un choix et d’un travail très important avec la cheffe costumière, Chrystel Zingiro. 

Jouer avec le plateau et ses codes 

West Side Story – Pas de deux 

Singin’ in the rain– Singin’ in the rain 

Dans Let’s Move !, le choix est fait de tout laisser sur le plateau, du flycase à la lumière, la musique et des bruitages se font au plateau, les changements de costume aussi. Tout ce qui fait la comédie musicale : la danse, le chant, les costumes, les lumières, les accessoires… tout est exploitable et exploité, adapté, réinventé. Les parapluies se font méduses, les mains se font claquettes… Détourner les symboles du musical et ses codes pour en révéler le pouvoir fédérateur : voilà l’essence du projet.