Let’s Move, un « grand nous » à Roubaix

La création de la pièce avait eu lieu le 17 novembre 2018, au Colisée – Théâtre de Roubaix. Ce soir-là, comme dans une grande fête où la séparation entre interprètes et public tendait à disparaître, tout le monde a été plongé dans l’univers dansant et chantant des comédies musicales légendaires : Singing in the rain, West Side Story, Mary Poppins, Hair, All that jazz, Grease et La La Land[1]. Quelques mois plus tard, le 3 avril 2019, dans la même salle où ils avaient dansé,  les quelques cent-vingt amateur.e.s ont pu découvrir la captation réalisée par Léonard Barbier-Hourdin. À cette occasion, notre présence avait pour but d’ouvrir la discussion entre le groupe, le réalisateur et le chorégraphe Sylvain Groud, à la fin de la projection.

 

Nous : un sujet politique en danse

Suivant un axe d’analyse mentionné ailleurs[2], à savoir la diversité de figures de la communauté que l’on observe dans la pièce – les avancées et les reculs en simultané, les pas du mambo et de la rumba, les duos en slow, la valse des bals populaires, les improvisations des technoparades, entre autres –, la discussion a été entamée par une réflexion sur l’enjeu politique de l’être ensemble : politique parce que relevant des frontières entre la scène et la cité – qui est inclus.e dans ce spectacle participatif ? Comment ? Pourquoi? – ; politique aussi parce que, d’un point de vue centré sur la danse, cela concerne les modalités chorégraphiques de rallier les corps, c’est-à-dire les façons de mobiliser les « forces[3] » qui agissent sur les corps réunis. Une première question a été posée, comme à tâtons, qui visait à faire apparaître les souvenirs partagés de cette grande fête. La question était de savoir si eux/elles, les amateur.e.s, voulaient bien dire quelque chose sur la configuration de ce sujet collectif que l’on pourrait désigner par le pronom nous, dont les formes varient tout au long de Let’s Move. Autrement dit, comment ou à quels moments le sentiment de faire partie d’un nous s’est-il manifesté ?

 

Le mot nous s’est avéré parlant, puisque à travers les prises de parole, plusieurs aspects ou dimensions de l’appartenance collective se sont déployés. Il y a d’abord ce qu’on pourrait appeler la dimension éthique qui relève de l’attitude des institutions artistiques et culturelles vis-à-vis des citoyens et citoyennes sollicité.e.s. Ainsi, certain.e.s ont attiré l’attention sur « l’écriture du projet : l’accueil et la bienveillance qui nous permettent d’y aller[4] » ; sur la « construction progressive qui associe le nous aux notions d’accueil et d’ouverture » ; sur le « soutien inconditionnel, la générosité et les points d’appui du professionnalisme pour les côtés éprouvants du projet » ; sur le « dispositif sécurisant, qui fait que la danse soit quelque chose d’autre qu’une construction académique, chirurgicale »… D’autres discours ont mis l’accent sur l’aspect relationnel ou intersubjectif du travail dans le studio, en faisant mention d’une reconnaissance « entre consœurs », et des rapports « à l’horizontal qui nous disent : “il y a quelque chose en toi” ». Selon une danseuse « complice[5] », « l’échauffement et le fait de se regarder font surgir ce grand nous, sans qu’il y ait des doutes sur la capacité [des participant.e.s] ». On reconnaît également la dimension des émotions dans le « le rire communicatif, qui se transmet comme une vague qui monte », ou bien dans la « musique qui nous transforme [facilitant l’expression de] la singularité de chacun.e ». Enfin, il y a la spatialité dans la salle de spectacle, qui permet à « ce nous qu’il y avait déjà » de s’élargir au-delà du cercle des interprètes, vers la sphère du public, si bien ce celui-ci finit par « adhèrer ».

 

Nous : reconnaissaince d’un partage sensible

Sur ce point, on peut pertinemment rappeler les propos d’Émile Benveniste, le linguiste éminent, qui s’est intéressé aux ressources verbales permettant à un sujet de se présenter comme tel dans un discours. Ce qu’il précise sur le pronom personnel je vaut également pour le nous : « c’est dans et par le langage que l’homme[6] se constitue comme sujet. […] La “subjectivité” dont nous traitons ici est la capacité du locuteur à se poser comme “sujet”, […] qu’on la pose en phénoménologie ou en psychologie, comme on voudra[7] ». En l’occurrence, c’est la première approche, celle phénoménologique, qu’il convient de retenir. Car il n’est pas question d’énoncer son appartenance à un groupe en s’attribuant à soi-même les comportements spécifiques ou les faits psychiques qui sont censés le caractériser. Encore moins de signaler sa propre adhésion à un ensemble sur la base d’un rapport d’exclusion ou de rivalité vis-à-vis des autres : ce n’est pas un sujet nous qui, dans un rapport d’antinomie, se distinguerait d’un sujet ils/elles. Il s’agit au contraire de se reconnaître soi-même en tant que sujet impliqué dans une expérience sensible collective ayant éveillé un pouvoir d’agir – des gestes, des manières de s’engager – à l’intérieur de son propre corps.

 

En fait, ce nous porte les traces sensibles de tous les liens qui sur tous les plans – dans l’articulation cité-institution, au sein du studio, dans la spatialité de la salle – ont permis de « faire tenir les corps ensemble, sous l’effet d’un [même] affect[8] », pour user de termes du philosophe Frédéric Lordon. Après quoi, des correspondances significatives peuvent advenir dans le langage, telle la belle coïncidence qu’un participant amateur établit, à la manière d’une rime, entre « spectateur, danseur et bonheur ».

Ivan Jimenez


[1] Pour une présentation générale et un regard centré sur les univers sociaux évoqués dans ce projet participatif, voir l’article « Let’s Move, bonheurs assumés ».

[2] Idem.

[3] Laurence Louppe, « Qu’est-ce qui est politique en danse ? », in Nouvelles de danse, n° 30, Contredanse, hiver 1997, p..

[4] Nous soulignons le pronom nous dans les propos recueillis.

[5] Nom correspondant aux « amateur.e.s» dans la terminologie employée en interne dans le Ballet du Nord.

[6] Dans cette généralisation au singulier masculin, on lira le pluriel « les hommes et les femmes ».

[7] Émile Benveniste, « De la subjectivité dans le langage », in Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, 1966, p. 259-260.

[8] Frédéric Lordon, Imperium. Structures et affects des corps politiques, Paris, La fabrique, 2015, p. 22.